Des peupliers en vallée de Barèges

, par  agnouede , popularité : 11%

De nombreux voyageurs au XIX° siècle tout en sacrifiant au récit romantique peignent le même paysage à leur arrivée dans la vallée. Ils soulignent l’omniprésence du peuplier.
Autour de 1884, Perret écrit : « Nous allons à Luz et nous passons [un pont] pour entrer dans une belle avenue de peupliers.  ». Plus loin, Perret insiste sur la verdoyance des prairies et la hauteur des arbres en bordure de la route principale. « La verdure y est d’une opulence extraordinaire ; les arbres, surtout les peupliers, y atteignent des proportions colossales. Les plus beaux sont ceux qui bordent la route conduisant de Luz à St Sauveur. »
Leclercq, en villégiature, dans les Pyrénées décrit son arrivée dans la vallée de Luz : « Je me trouvai de nouveau au milieu dune verte oasis, coupée par des allées de peupliers par des ruisseaux au doux murmure. ».
Chamberaud, dans son guide, donne une image identique : « Une plaine immense semée de peupliers d’Italie ; le Gave la traverse.Puis on arrive à Luz entre une double haie de peupliers formant une admirable avenue. »


Paris, Edouard, lithographie Thierry, BM Toulouse autour de 1840-1850

Les lithographies soulignent la régularité des haies, la hauteur altière des peupliers de part et d’autre de la vallée comme chez Edouard Ou bien, chez Jacottet dans Fabrique de Barèges, l’amorce de la route vers Esterre est jalonnée d’arbres. Chez Victor Petit, une vue sur le Bergons depuis Vizos pigmente les avenues de petits traits censés représentés les peupliers.


Jacottet lithographie , BM Toulouse autour de 1840-1850

Ce paysage de culture intensive n’échappe pas non plus aux photographes qui découvrent la vallée comme Boulange dans les années 1887. Le cliché présenté montre l’extrême parcellisation des terres cultivées, la présence de peupliers en bordure des petites propriétés.

Boulange 1887
Boulange 1887

Trutat le naturaliste, géologue, directeur du Muséum d’histoire naturelle de Toulouse, puisl’ingénieur Harlé dont les collections sont déposées au Muséum de Bordeaux témoignent de la persistance de ce paysage au début du XX° siècle. Dans le cliché ci-dessous, on distingue sans difficulté la route du pont de Luz, celle de Pescadère à Sère.

Coll Harlé, musée Pyrénéen
Coll Harlé, musée Pyrénéen

D’après Métailié, dans le rapport La vallée aux catastrophes, « Ce qui émerge du paysage du début de ce siècle c’est plutôt la vision d’un espace agro-pastoral intensif sans une parcelle inutilisée, scandé par les grandes haies de peupliers d’Italie et un bocage soigneusement émondé. ».

Dans les délibérations de Luz on trouve l’origine des haies de peupliers dans la vallée.
Le motif évoqué par le premier consul François Etienne Peyrefitte en septembre 1764 est la conservation des bois et des forets. Cela revient aux magistrats chargés de veiller au bien public « de tout temps ». Les consuls veillent en édictant des ordonnances, des règlements aux besoins en chauffage et construction des particuliers. Mais aussi pour leur sécurité : « les habitants risquaient de perdre la vie soit dans les chemins soit dans plusieurs maisons et granges par les avalanches et par la chute des rochers que l’on ne pourrait empêcher que par la conservation des bois.  ». Un constat de dégradation est dressé malgré les différents décrets des autorités comme le Maréchal Richelieu venu faire usage des eaux de Barèges. L’heure est grave, plusieurs articles sont rédigés par endiguer le désastre. Le premier précise que tous les bois seront vétés, c’est-à -dire interdit au pacage, aux coupes sauf avis contraire. Certains quartiers seront dédiés au chauffage ou charbon de bois et d’autres à la construction sur des périodes de deux ans. D’autres seront consacrés à « l’augmentation de bois » et leurs propriétaires seront tenus « chaque année de semer des feines et autres semences d’arbres analogues à la nature du terrain notamment près du pont de lus appartenant à la vallée, pour laquelle il sera pareillement planté les arbres en forme d’allée  ». Vint six articles détaillent l’ordonnance. Les chèvres sont désignées comme nuisibles, aussi ne pourra-t-on en posséder qu’une. La coupe des arbres sera soumise aux plantations réalisées d’au moins deux ans. La vétation est étendue aux « deux gorges qui mènent à Barege et en Espaigne ». Les fours à chaux sont prohibés : « Il sera interdit à qui que ce soit d’en construire et faire brûler que sur notre permission ». Les feux et les fosses pour le charbonnage sont interdits « que de soleil à soleil », autrement dit sont autorisés en plein jour. Sept garde bois seront chargés de faire respecter cette ordonnance de 1764 : trois pour le vic du plan et Esterre, deux garde bois pour les bois du vis de Labatsus , un pour Darrelaigue , un pour vic Debat. Les gardes prêteront serment et feront une tournée journalière. Leur uniforme sera « d’étoffe bleue , bordé de deux cotés d’un petit gatou blanc de fil » , ils porteront une bandoulière. Il sera interdit de leur résister, de les insulter, de troubler leurs fonctions. Un tiers des sommes collectées seront versées à « l’hospital de Lus ».

Coll Harlé, musée Pyrénéen
Coll Harlé, musée Pyrénéen

En 1785, c’est l’évêque de Tarbes qui tire la sonnette d’alarme et écrit aux consuls et leur reproche leur négligence. En effet, malgré différents arrêts (14 févier 1688 et 27 mars 1781), la dévastation gagne. Selon l’évêque ce laisser-aller forcerait « les habitants à déserter la vallée par défaut de bois et à priver l’humanité de secours qu’elle trouve dans l’usage de nos eaux minérales ». Suite à cette admonestation, les consuls remercient l’évêque de sa « bonté »et décident de sévir à nouveau. Lacrampe premier consul de Luz décide avec ses homologues de prohiber certains bois et d’en désigner d’autres « en augmentation ».

Pour le vic du plan, les forêts« de Buala et de la Lairiee » [Ayré] ainsi que celui de « Gerbe Sabine » [Arripeyre = Ripeyre] , de Hau au-dessus de Vizos seront et demeureront prohibé et vété », on désigne en augmentation de bois pour le vic le quartier appelé la Coste au-dessus du village de Villenave et la Soula contiguà« ainsi que le terrain juché de Saint Pierre et la montagne appelée de Sardey . Dans ce quartier sera semé faines (semis de hêtre)et glands et planté des arbres analogues à la nature du terrain au nombre de dix par feu . Pour le vic de Darrelaigue seront prohibés les bois de Laze, dâ ? Ubague et Garbourine [Garborisse]. (?¦). Pour le vic Debat (.) ce sera le quartier appelé Pouey dera Moule appartenant à Saligos et pour Viscos, le bois de Barbagas, Larout de Migaàl et Arpadoux [Arpadon, Arpadous].Pour Chèze, la vétation des bois Mindetra et Arrouye sera effective. Pour le vic de Labatsus, le bois Doussé [Ousset].au-dessus de Viella, Hougarole dans Labat de Sers ainsi que le Trouguet .Les consuls précisent également leur volonté de prolonger les plantations déjà existantes près du pont de Luz : « A été arrêté que sera planté d’arbre en forme d’allaye à la place Marcarale au-delà du pont de Luz en conséquence que les dit arbres seront des freines ou peupliers ».

Dans un cliché de Trutat du début du siècle, on voit le succès des plantations initiées près de cent ans plus tôt. Un des arbres détruit même le muret délimitant les propriétés. Le choix du peuplier a été judicieux. Les arbres ont une croissance rapide. Ils produisent du bois de qualité au bout d’un laps de temps court (15 ou 20 ans). Cet arbre devient même un symbole pour la vallée au même titre que la brebis ou la vache figurant l’élevage. On le retrouve de façon anecdotique au blason de la commune dans les années 1950, un peuplier d’or en voie de disparition ¦

Coll Trutat, BM Toulouse. Route du pont de Luz

Aujourd’hui, dans la vallée de Luz, les cultures bordées de peupliers ont laissé place aux prairies et aux maisons individuelles. De grands peupliers noirs vieillissants dépérissent le long de la route de Sère. Quelques spécimens subsistent le long du stade. La disparition du paysage des peupliers symbolise bel et bien la fin « de la dizette du bois » pour la vallée.

Bibliographie :

Les Pyrénées françaises. Le Pays basque et la Basse-Navarre / Paul Perret ; ill. de E. Sadoux . 1881-1884,p.18.

Promenades dans les Pyrénées [Texte imprimé] / par Jules Leclercq... 1888

Guide spécial de la vallée de Luz, Saint-Sauveur, Barèges, Gavarnie, Héas... / par L. Chamberaud.1896

Paris, Edouard, lithographie Thierry, BM Toulouse autour de 1840-1850

Jacottet. BM Toulouse

Victor Petit. BM Toulouse Autour de 1850

Coll Trutat, BM Toulouse

La Vallée aux catastrophes. Ministère de l’environnement Service de la recherche, des études et du traitement de l’information sur l’environnement Neuilly-sur-Seine FRA (Commanditaire) ; Université de Toulouse 2 Centre interdisciplinaire de recherches sur les milieux naturels et l’aménagement rural Toulouse FRA ; CNRS Milieux naturels et aménagement rural Toulouse FRA ; Institut de géographie Daniel Faucher Toulouse FRA. 1993^.p.90.

Diagnostic Habitat et foncier des vallées des gaves, Syndicat Mixte des Vallées des Gaves

http://www.crpf-midi-pyrenees.com/datas/pdf/Fdf_mp.pdf

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